Jean Perret  

[Rede bei der Feier zum Tode von Walter Marti]

 

Walter

une voix au timbre posé d'un ténor alerte
une voix qui parlait, longuement, qui donnait parfois l'impression de ne pas écouter l'autre
mais qui prenait à parti l'interlocuteur, soudainement
lui posait une question, lui demandait une relance, un avis, mieux:
il attendait de l'autre la contradiction
Walter fut un brillant dialecticien

Walter a été un cinéaste qui sut filmer tout à la fois les beautés du monde et ses laideurs
qui sut faire confiance à une notion capitale, l'éducation, comme façon de mieux être, de plus être
et qui sut douter de l'humanité compromise à travers ses violences répétées
c'est avec une intelligence exigeante et une sensibilité aux aguets 
qu'il vit cette petite danseuse de flamenco, magnifique dans sa maîtrise adolescente de la danse, émouvante comme continuatrice d'une tradition, d'une culture
c'est avec une maturité sereine qu'il filma les cimetières militaires d'Europe d'une façon parfaitement radicale 
aucune âme qui vive, aucune voix, aucune parole, mais l'art de la prise de vue et du montage que vient rehausser la musique, les musiques, en un dialogue magnifique, émouvant
cinéma de la vie et de la mémoire, du présent et du passé

dire ainsi les choses ne correspond pas à toute la vérité
quelques jours avant sa mort, je demandais à Walter quelles présences, quels visages s'imposaient à sa mémoire
allongé, immobile afin de ne pas donner prise à la douleur
longuement il fit silence, puis dit "elles, Susanne et Reni, Reni et Susanne"
il ajouta, plongé dans ses pensées, qu'il avait passé sa vie à faire ce qu'il voulait 
et qu'il savait avoir fait de la peine à ces personnes proches de son cœur
je lui demandais s'il en concevait de la tristesse 
et il dit après un nouveau silence "assurément"
l'œuvre cinématographique de Walter est indissociable de son compagnonnage avec Reni, nous le savons
et sa vie fut tout autant marquée par Susanne, dont le compagnonnage, d'une autre nature, lui fut indispensable
alors que Walter nous quitte, nous repensons avec émotion et admiration à son oeuvre et à sa vie d'homme
homme d'intelligence lucide et de séduction affectueuse, homme de décision et parfois de doutes, d'humeur et d'humour
cette oeuvre et cette vie que Susanne et Reni ont tellement inspirée
aujourd'hui nous partageons avec vous votre deuil, votre chagrin, sans pour autant pouvoir jamais en prendre la vraie mesure


permettez l'évocation de ce moment sans doute magique
il y a dix ans, je passais une soirée chez Walter et Susanne avec mon tout jeune fils, qui pleurait, ne trouvant pas le sommeil
Walter prit le petit garçon dans ses bras, ouvrit la porte-fenêtre du balcon
il regarda la nuit et dit au petit homme "regarde la nuit, regarde", immobile
et l'enfant se clama
le vieil homme et le jeune homme regardaient la masse opaque de l'obscurité dans laquelle ils virent des étoiles
"regarde la nuit et ses étoiles"
Walter articulait deux éléments contradictoires, la nuit et la lumière, par l'expérience même qui consistait à regarder dans l'obscurité

quand le petit prince, le jeune héros de Saint-Exupéry, meurt après avoir été mordu la nuit par le serpent jaune, il devient une étoile

quand je regarderai la nuit, je chercherai les étoiles, une étoile, telles que Walter savait les voir
et je sentirai combien sa façon de voir, de dire - et de faire silence
me manque, me manque et tout à la fois m'accompagne
sa façon de voir, de dire - et de faire silence
nous manque et tout à la fois nous accompagne

   
en hommage à Walter Marti
Jean Perret
Zurich 28 décembre 1999

 

 


© 2002 Jean Perret

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